— Ton père me trompe!

Portable en main, ma mère venait de faire irruption dans ma chambre.

Je levai les yeux de mon bouquin et battis les paupières.

— Pardon?

— Je le sentais depuis un moment. À présent, j’en ai la preuve; tout est fini entre nous. Fini!

Les mains jointes sur le coeur, elle leva les yeux au ciel et soupira.

La pose type de l’héroïne de tragédie. Sauf que son téléphone, qu’elle tenait maintenant pressé sur sa poitrine, gâchait un peu l’effet général.

J’allais quand même lui demander des explications, mais elle ne m’en laissa pas le temps.

— Je dois immédiatement rencontrer mes amies, ce sont elles qui m’ont mise au courant. Occupe-toi du chien. Moi, je file.

Elle ouvrit mon armoire et décrocha lestement le joli petit manteau noir à parements militaires que je venais de m’offrir grâce à deux mois de baby-sitting assidu. Je protestai.

— Ah, non! Pas…

Elle m’interrompit d’un geste autoritaire de la main et sortit de ma chambre au pas de charge, comme si elle partait pour la guerre.

Je levai les yeux au ciel. Signé maman.

Elle était toujours comme ça. Catastrophiste en diable, avec un goût marqué pour les phrases lapidaires, genre “baisser du rideau, reprenez votre souffle avant le troisième acte”.

J’ai beau avoir tout juste vingt ans, et elle la quarantaine avancée (quarante-six ans et demi pour la précision, et n’allez surtout pas lui ajouter six mois, elle s’offense), j’ai souvent l’impression d’être sa soeur aînée. Dans l’ensemble, elle est marrante, mais elle m’agace un brin quand elle veut jouer les adolescentes: cette façon de piquer constamment mes habits pour faire plus jeune! Elle n’est encore pas trop mal, mais…

Un jappement autoritaire interrompit mes réflexions. Ouistiti. Je me penchai pour le caresser tout en textant mes copines. Il se mit aussitôt à frétiller de satisfaction.

Ouistiti, c’est le chien de maman. Un Yorkshire terrier minuscule qu’elle avait nommé “Saint-Laurent”. Je vous demande un peu! Il a le poil long, d’accord, mais la ressemblance s’arrête là. Je l’ai rebaptisé d’autorité.

Quelques secondes à peine plus tard, mon téléphone se mit à biper à tout va. C’étaient mes copines qui se déchaînaient, sans doute parce que leurs mères les avaient mises au courant. Nous sommes quatre filles du même âge, et d’une certaine façon nous devons notre amitié à celle de nos mères, vu que c’est grâce à elles que nous avons fait connaissance, quand nous étions encore très petites; ce n’est pas un hasard si nous avons nommé notre tchat “le club des CC” (CC, c’est pour couches-culottes, mais ça personne n’a besoin de le savoir à part nous). Tout en cajolant le chien d’une main pour le faire tenir tranquille, je me mis à lire.

Le choc fut si fort que j’en perdis l’équilibre et tombai peu élégamment sur le derrière.

Sylvie! C’était Sylvie?

Sylvie, c’est l’amie de nos mères qui en a toujours une. Depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, elle a accumulé les malheurs de toutes sortes: quand ils étaient petits, ses enfants étaient perpétuellement malades, et plus grands, avaient de la peine à suivre à l’école. Son mari l’a plaquée très tôt, et malgré un travail à plein temps, elle a régulièrement des difficultés à joindre les deux bouts. À dix-huit ans, son fils a eu des problèmes avec la police (elle est toujours restée très vague à ce sujet), et sa fille a lâché des études d’ingénierie pour se dédier à la peinture. Cela fait plusieurs années que je n’ai plus entendu parler de Sylvie sans l’adjectif “pauvre” attaché comme un timbre-poste à son nom.

Et maintenant, on venait m’annoncer que c’était elle qui aurait cocufié ma mère?

Les preuves étaient maigres: une déclaration de l’intéressée sur Facebook déclarant qu’elle avait trouvé le grand amour avec “F…, le mari d’une de ses chères amies”, et une photo la montrant enlacée avec un individu dont on ne distinguait clairement que la Rolex. Mon père s’appelait Fabien, d’accord, mais bien d’autres prénoms commençaient par F. Quant à la Rolex, passé quarante ans tous les bonshommes en avaient une.

Je n’arrivais pas à y croire, les CC non plus.

Je décidai de texter papa. Comme il était chez un copain pour le match PSG-OM, il n’allait pas apprécier l’interruption. J’optai pour aller droit au but.

Moi: “Est-ce vrai que tu cocufies Maman avec Sylvie?”

Sollicité de cette façon, j’étais sûre qu’il ne tarderait pas à se manifester.

En effet.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire? rugit-il au téléphone.

— Je vais t’expliquer.

Comme si elle avait senti que le sang allait couler, ma mère choisit ce moment pour rentrer à la maison. Elle s’enfila dans ma chambre et me fit sursauter en m’arrachant le téléphone des mains.

— Je n’aurais jamais cru cela de toi, Fabien, dit-elle avec une dignité funèbre, et avec cette salope de Sylvie, en plus.

Tiens. La pauvre Sylvie avait été promue au rang de salope. Il faudrait que je le dise aux CC.

Mon père se mit à crier si fort que ma mère me tendit l’appareil d’un air dégoûté. Je branchai le haut-parleur.

—…et envoie-moi son numéro, je vais lui envoyer un WhatsApp salé, à cette cinglée! Quant à toi…

Ma mère lui coupa la parole.

— Des preuves, Fabien; des pr…

Je m’empressai de les interrompre et d’envoyer le numéro de Sylvie à mon père. Cinq minutes plus tard, le pot aux roses était découvert: Sylvie fêtait je ne sais quoi avec des amis, et un plaisantin (vague copain de mon père) n’avait pas trouvé mieux que de lui voler son téléphone pour faire une plaisanterie, à elle et à mon père par-dessus le marché.

Ma mère avait eu le temps de se servir un whisky. Elle revint dans ma chambre et me tendit son portable.

— J’en étais sûre, dit-elle avec conviction. Sylvie ne m’aurait jamais fait un coup pareil. Cela dit, ce malheureux équivoque n’aurait certainement pas eu lieu si ton père était un peu plus souvent à la maison! Tout est de sa faute, une fois de plus!

Elle vida son verre et ouvrit mon armoire.

— Pourrais-tu me faire voir ces sneakers que tu viens de dénicher sur e-Bay?