Le soulier droit de Pierre s’enfonça en plein dedans.

– Nooon!!

Furieux, il leva le pied et regarda sa semelle avec dégoût. Une odeur nauséabonde lui sauta aux narines.

Maudits propriétaires de chiens, qui ne nettoyaient pas derrière leurs animaux. Et maudites feuilles d’automne, qui lui avaient masqué le délit. Il aurait eu deux mots à dire aux imbéciles qui chantaient les beautés d’une “promenade sur un tapis de feuilles mortes”! Du regard, il balaya les allées du parc qu’il était en train de traverser, et aperçut avec soulagement une fontaine deux cents mètres plus loin. Elle était un peu à l’écart, sur la droite, et l’obligerait à allonger son chemin : un détour dont il se serait passé, avec cette pluie incessante, mais qui lui permettrait de se décrotter un peu.

Les yeux fixés au sol pour éviter une autre mésaventure, et marchant comme sur des oeufs, Pierre se dirigea lentement vers le point d’eau. Arrivé devant la fontaine, il se pencha en avant pour délacer sa chaussure, et aperçut alors une enveloppe de papier brun par terre. Sa couleur opaque et la mauvaise visibilité de cette journée la fondaient dans le décor. Elle était scellée et semblait assez épaisse.

Intrigué, il la saisit et, n’y trouvant ni nom ni adresse, décida de l’ouvrir.

Son rythme cardiaque s’accéléra brusquement : elle était remplie de billets de cinquante euros. Oubliant d’un coup ses déboires, il empocha le tout et rentra chez lui au pas de course.

Qui avait bien pu perdre une enveloppe avec autant d’argent ? soigneusement fermée et complètement anonyme, en plus ? Mais peut-être n’était-elle pas perdue, peut-être était-elle destinée à quelqu’un, qui allait venir la chercher ?

Pierre accéléra le pas. Cette histoire sentait mauvais. Les gens honnêtes n’avaient pas l’habitude de trimballer des paquets d’argent sur eux; ils le mettaient à la banque. Il commençait sérieusement à craindre d’être tombé sur le magot d’un dealer.

Cette pensée lui donna des sueurs froides; pendant quelques minutes, il joua même avec l’idée de remettre l’enveloppe là où il l’avait trouvée. Pourtant, cette solution n’était pas sans danger : et si quelqu’un le voyait ?

De retour chez lui, il commença par compter les billets : il y en avait pour trois mille euros. Une véritable fortune pour un smicard comme lui. Et cette fortune était entre ses mains : rien qui indiquât son propriétaire, et personne ne l’avait vu, le parc étant désert par ce temps. Il n’avait jamais rien volé, mais cela n’était pas du vol au fond, puisque l’enveloppe était anonyme. Et il y avait si longtemps qu’il rêvait d’aller en Californie…

Oui, mais…

Et s’il s’agissait vraiment des gains d’un pusher ? Et si des yeux invisibles l’avaient vu, tout à l’heure? Avec ces gens-là, on pouvait s’attendre à tout. Il était certain qu’il n’y avait personne ; mais si, au contraire… partagé entre ses craintes et son envie de profiter de l’aubaine inattendue, Pierre passa une nuit agitée.

Le lendemain matin, sa décision prise, il prit l’enveloppe et sortit: à lui la Californie! Il traversait de nouveau le parc pour jeter un dernier coup d’oeil au cas où, quand son attention fut attirée par un couple de personnes âgées affalées sur un banc. L’homme avait l’air prostré, la tête rentrée dans les épaules et les mains pendantes dans une attitude d’impuissance; la femme, elle, pleurait sans bruit, les larmes glissant sur ses joues.

Ayant été élevé par des grands-parents qu’il adorait, Pierre avait un faible pour les vieux. Il s’approcha du couple et, avec gentillesse, leur demanda s’il pouvait les aider. La dame leva vers lui des yeux brillants de larmes et d’artériosclérose.

– On nous a volé notre argent, murmura-t-elle.

Le monsieur soupira tristement. Lisant la sympathie dans le regard de Pierre, il lui expliqua que sa femme et lui avaient économisé avec fatigue une somme importante avec laquelle ils comptaient s’offrir une croisière pour leur quatre-vingtième anniversaire.

Pierre soupira intérieurement; il savait déjà ce qui allait suivre, et ne pouvait s’empêcher de sentir quelques regrets. Mais ces deux-là auraient pu être ses grands-parents. La dame en particulier, avec son chapeau impossible, lui rappelait fortement sa mamie, qui avait toujours eu l’art de dénicher des bibis dignes de la reine d’Angleterre. Il n’hésita pas.

– Combien aviez-vous?

– Trois mille euros.

– Dans une enveloppe?

– Fermée, en papier brun épais, poursuivit le Monsieur dont le regard s’alluma d’espoir.

Pierre sortit l’enveloppe de sa poche et la leur tendit.

– C’est elle! S’exclama le Monsieur d’une voix tremblante. Mais où… ?

– Au milieu du parc, près de la fontaine, hier en fin d’après-midi.

Le Monsieur porta une main à son front.

– Je me souviens maintenant. J’avais dû aller y laver mes chaussures après que…

Il rougit et se tut. Son épouse regarda Pierre avec des yeux émerveillés.

– Vous êtes un ange, dit-elle.

Débordant de gratitude, tous deux ne savaient pas comment le remercier. Ils lui proposèrent de l’inviter à manger, lui demandèrent quel cadeau pourrait bien lui faire plaisir. Pierre les arrêta d’un sourire, et leur assura qu’il n’avait besoin de rien. Flatté par leur admiration évidente, il leur proposa même de les accompagner à l’agence de voyage afin d’être certain qu’il ne leur arrive plus rien en route. Les deux aînés, qui avaient rajeuni de dix ans en retrouvant leurs économies, acceptèrent volontiers. Jouissant pleinement de son rôle de bienfaiteur, Pierre les poussa à choisir une croisière différente de celle qu’ils avaient prévue, insistant que cette nouvelle solution leur plairait davantage. Enchantés par tant de sollicitude, les deux vieillards suivirent ses conseils et le quittèrent avec mille promesses d’amitié. Pierre se retrouva dans la rue avec l’impression d’être un géant et rentra chez lui en plânant.

Un mois plus tard, il apprenait que leur navire avait sombré, et eux avec. Il en fut désolé et pensa qu’il aurait mieux fait d’aller en Californie après tout.