-A-b-b-o-t, lut lentement l’officier de police de l’aéroport Milano-Linate. C’est votre vrai nom?

-Oui.

-Voyage d’affaires?

Non; vacances.

Combien de temps comptez-vous séjourner en Italie?

-Deux semaines environ.

-A Milan?

-Quelques jours; ensuite, j’irai en Toscane.

-Chez des amis?

-A l’hôtel.

Il y eut une brève pause, puis l’officier reprit:

-Votre billet d’avion porte un nom différent.

-En effet. Je possède un autre passeport, au nom de Mark Aberdeen, que m’a procuré la police de Los Angeles. Voulez-vous le voir aussi?

-S’il vous plaît.

L’officier ne put s’empêcher de regarder curieusement le détenteur de ce privilège particulier. Ayant eu l’occasion de voir plusieurs de ses films, il savait bien qui était Mark Abbot. Pourtant, absurde ou non, il avait quelques difficultés à le reconnaître dans le bourgeois bon teint qui se trouvait en face de lui. L’acteur avait l’air presque trop « normal » avec son chemisier classique, son pull-over en cachemire et ses jeans à peine délavés. Rien ne décelait l’artiste, si ce n’était peut-être la présence d’une barbe de trois jours et des cheveux un peu trop longs pour un homme de quarante ans. Il était vrai qu’avec son mètre quatre-vingt cinq et ses épaules d’athlète il possédait suffisamment d’allure pour pouvoir se le permettre.

Un discret sourire aux lèvres, il lui rendit ses documents.

-Je vous souhaite un agréable séjour Monsieur Abbot, dit-il.

Un agréable séjour en Italie, vraiment!

Un sourire sarcastique aux lèvres, Mark Abbot attendait de récupérer ses bagages.

Sans qu’il s’en rende compte, cet officier de police avait eu un joli trait d’humour noir. Il y avait presque de quoi rire. Un voyage, « son » voyage, projeté depuis si longtemps! Florence, Sienne, Pérouse, Assises, toute cette Italie qu’il avait souhaité voir depuis l’époque où, étudiant en histoire de l’Art, il se passionnait pour la Renaissance, sans jamais en trouver l’occasion. Et maintenant que ce vieux rêve était enfin sur le point de se réaliser, tout allait de travers.

Le travail d’abord. Lui qui avait pris si grand soin de ne pas emporter son ordinateur. De ne pas laisser d’adresse. De ne pas ouvrir son mobile. Depuis qu’il avait quitté Los Angeles, il n’avait strictement employé que les téléphones publics. « Elles » étaient quand même parvenues à le coincer ! « Elles », c’étaient Jackie son agent et Susan sa secrétaire. Deux femmes efficaces et menaçantes qui connaissaient trop bien ses habitudes, hélas. A Londres, où il ne s’était arrêté qu’un jour, le temps de se rendre à une exposition de peinture, mais n’avait pas pensé, pauvre de lui, à changer d’hôtel, il avait trouvé deux scénarios à lire dans les quinze jours et une épreuve de son dernier roman à corriger. Susan y avait aimablement joint la lettre de son éditeur et avait même poussé la peine jusqu’à passer à l’évidentiateur jaune – pour faire face au cas où il n’aurait pas su lire sans doute – la date limite de remise du manuscrit.

Le quinze novembre. Autrement dit, dans un mois. Le diable les emporte tous!

Il aurait pu envoyer les uns et les autres sur les roses, bien sûr, mais ce n’était pas son genre et ils le savaient. Et Susan, cette maudite secrétaire qu’il avait dû engager lors d’une crise de masochisme aiguë, le savait bien aussi. Elle avait su se procurer la copie des disques nécessaires et les lui envoyer sans pour autant toucher à son ordinateur, qu’elle savait sacro-saint. Mais sur les disques, avec ce sens de l’humour particulièrement acidulé qu’il appréciait d’habitude, elle avait collé une étiquette portant l’adresse d’une agence d’aides temporaires de Milan « capable de vous fournir toute l’assistance logistique dont vous pourriez avoir besoin ». Si généreux de sa part. Comme s’il avait envie de s’encombrer d’une inconnue pour aller voir des tableaux!

Mais tout ceci n’était rien encore. Il y avait bien pire. A eux seuls, les quinze jours qu’il venait de passer à New York lui avaient déjà enlevé toute envie de vacances. Si son frère…

Mark ferma les yeux comme pour repousser un spectre. Une douleur insidieuse, qu’il connaissait trop bien depuis quelques temps, lui contracta de nouveau l’estomac.

Ayant enfin récupéré ses valises, il sortit de l’aéroport et joignit la file des passagers pour les taxis. Un coup d’œil lui suffit pour constater que le temps était aussi maussade que son humeur. Ce n’était pas la première fois qu’il se rendait à Milan, mais jamais encore il n’y était venu en cette saison. A cause du brouillard l’aéroport était resté fermé une bonne partie de la journée, retardant ainsi son arrivée de trois bonnes heures; à présent la visibilité était meilleure mais, comme par compensation, une pluie fine et insistante s’était mise à tomber et le jour déclinait rapidement.

Comme il avait l’intention de faire des achats, il avait retenu une suite à l’hôtel Duomo, littéralement à deux pas de la cathédrale du même nom. De cette façon, il était tout à la fois au cœur de la cité et proche des rues commerçantes. Ses fenêtres donnaient en plein sur le toit du Dôme qui, illuminé a giorno et luisant de pluie, ressemblait plus que jamais à une énorme tourte glacée.

Brusquement pris de nostalgie, Mark frissonna. Les Etats-Unis lui manquaient, surtout New York. Et son estomac le dérangeait toujours. Il prit un Maalox, le quatrième depuis le matin, puis décrocha le téléphone et composa un long numéro.

-Allô, Ann? C’est moi. Comment va-t-il?

-L’opération a réussi. Pour le reste, il va aussi bien que possible pour quelqu’un qui vient de passer au bistouri.

-Que disent les médecins?

-Ils ne se prononcent pas avant le résultat des analyses.

-J’aurais quand même bien voulu être là.

-Pour l’amour du ciel!, s’exclama-t-on à l’autre bout du fil avant de reprendre, plus gentiment: tu ne pourrais pas nous aider Mark. Pars tranquillement en vacances.

-Je te rappellerai demain.

-D’accord. Bonne nuit.

Mark raccrocha en faisant la grimace. Sa famille, belle-sœur en particulier, semblait vraiment préférer le voir de loin. Pourtant, il s’entendait bien avec eux dans l’ensemble: ses neveux l’adoraient, et quant à leurs parents, même s’ils faisaient partie d’un monde complètement différent du sien ( à eux deux, ils avaient publié suffisamment d’articles dans des revues spécialisées pour remplir une bibliothèque), il avait toujours eu le sentiment qu’un lien profond les unissait. Peut-être avait-il un peu forcé la dose pendant son dernier séjour…

Il était arrivé á New York sans crier gare au début d’octobre. A cette date, il aurait normalement dû partir en Europe, car il avait prévu, au départ, un voyage d’un mois en Italie. Pourtant, lorsqu’il avait su que Steve, malade de l’estomac depuis quelques temps déjà, avait été hospitalisé, il avait voulu le voir. Jusqu’ici, rien que de très normal: Ann, sa belle-sœur, l’avait accueilli volontiers. Par la suite, hélas, la situation s’était détériorée rapidement.

Mark se frotta nerveusement la nuque. Depuis quelques jours il avait dans le dos une éruption de plaques rouges qui le démangeait affreusement. Comme si cela ne suffisait pas, une crampe d’estomac le saisit tout d’un coup et lui coupa momentanément la respiration. Il se laissa tomber sur une chaise et fixa la paroi d’un air sombre.

Même si personne ou presque ne le savait, lui, le macho le plus sexy de l’écran, souffrait en secret d’un mal honteux et inavouable : la peur chronique de la maladie grave que les médecins désignent du nom d’hypocondrie. C’était ridicule, mais c’était ainsi et il ne pouvait rien y faire, sauf se cacher.

En général ce n’était pas trop difficile, heureusement. Ses phobies ne le persécutaient pas constamment et, grâce à son psychanalyste, il avait appris à vivre avec elles et à les rationaliser. Mais la nouvelle de la maladie de son frère avait déclenché en lui une crise sans précédent. Pendant son séjour à New York il en était non seulement arrivé à angoisser tout son entourage, mais à se croire en toute sincérité atteint lui-même d’une maladie incurable. Il ne savait pas de quoi il souffrait au juste, mais n’en dormait plus la nuit.

Son regard quitta la paroi pour venir se poser sur une de ses valises, qu’il n’avait pas encore ouverte. Le contenu de cette valise offrait un piteux témoignage de son état d’esprit. En deux semaines, il était parvenu à acquérir trois thermomètres, deux appareils à mesurer la pression et un stéthoscope (ce dernier en état d’ébriété, mais ce n’était pas une excuse), sans compter cet énorme dictionnaire médical, si lourd qu’il lui avait valu de payer un supplément à l’aéroport. Et naturellement, des médicaments à ne plus savoir où les mettre. Il secoua la tête d’un air accablé.

Je suis fou, se dit-il.

Pas étonnant que les siens aient souhaité lui voir les talons dans ces conditions. Malgré tous ses efforts pour faire semblant de rien, son comportement avait dû être transparent au point que tous n’avaient eu de cesse de l’expédier ailleurs. Tête basse, il décida de sortir un moment pour se remonter le moral.

Quatre heures et huit scotchs plus tard, il rentrait à l’hôtel et se jetait sur son lit, la tête bourdonnante et plus déprimé que jamais. Milan ne lui valait rien, inutile d’insister. Il résolut de partir au plus vite pour Venise.

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Milan, Naviglio Grande (Gaëlle Meyer)